mercredi 16 avril 2014

Le temps de l'innocence 4 (récit de fiction): Suivre les pointillés

Chaque chose venant en son temps, on dirait que le nouveau texte de Simon a enfin trouvé son temps, celui là même que Simon lui avait pris. Le point de départ de cette histoire est une anecdote réelle, que Simon m'a racontée. Il me parlait de son enfance, et a été épargné par nombre de traumatismes: il n'a jamais été soigné avec des suppositoires, sa température n'était prise que sous son bras, et il n'a jamais associé le monde médical à des fantasmes de fessée. Mais comme je lui avais dit que ça m'était arrivé de faire cette association, il s'est souvenu de la fois où il avait été déculotté dans un contexte médical. Sur le coup, rien de bien traumatisant: il se faisait examiner la colonne vertébrale, il devait passer en caleçon, et la personne chargée de lui faire prendre correctement la position avant baissé son caleçon d'un geste un peu ample. 
C'était largement suffisant pour m'émoustiller, et pour lui demander d'en faire un récit. Maintenant qu'il est terminée, je suis encore plus émoustillée.

La couverture plastique du carnet de correspondance, déjà passablement usée, s'est encore déchirée.
Heureusement que le surveillant posté à la porte du collège n'a rien dit. Tant que la couverture ne s'est pas complètement repliée en tombant dans le cas, tout va bien, pas la peine de perdre du temps pour s'arrêter. Le sac, lui aussi fatigué après deux années de collège, retombe presque par terre lorsque Juliette lutte avec les fermetures éclair pour le refermer, tout en avançant vers le bus. Elle finit par le mettre à dos encore à moitié ouvert, et se met à courir : cet ahuri de chauffeur fait déjà tourner le moteur. À l'arrière, les lycéens s'impatientent.
Comme elle est toujours parmi les derniers – que ce soit pour la cantine ou pour le bus, il n'y a plus de doubles places libres. Elle avance en espérant trouver une tête à peu près sympathique.
-Coucou !
Pierre enlève son sac du siège à côté de lui.
-Ça va ?
-Moui. Comme après deux contrôles.
-C'était quoi ?
Juliette écoute distraitement. Ils n'ont pas les mêmes professeurs, et elle a toujours l'impression que c'est plus facile avec ceux qu'elle a qu'avec ceux des autres.
Elle a entendu parler, comme tout le monde, des obsessions de Monsieur Vallognes, mais il n'enseigne pas en troisième, ce qui enlève un sujet de conversations. La prof de français que Pierre a maintenant est plus intéressante, mais fait beaucoup de contrôles et donne beaucoup de devoirs.
-Oui, au moins, elle donne des trucs sympas. Je préfère ça aux champs lexicaux.
Le prof de Juliette, lui, n'est pas sévère, mais elle a envie de bâiller dès qu'elle le voit. On dirait qu'il choisit toujours les exercices les plus ennuyeux (il paraît que ce sont les plus faciles).
-Bah, je dis pas, mais ça tombe le même jour que la physique-chimie.
Qu'il a réussie, bien sûr, mais ne va pas insister sur ses bonnes notes. De toute façon, Juliette a les mêmes. S'il y a un avantage à ce qu'ils sont dans des classes différentes, c'est qu'au moins, on ne les compare plus et personne n'essaye de les pousser à la compétition.
-Sinon, Leroux nous encore dit qu'on était les plus pourris du collège.
-C'est ça, il doit dire ça à tout le monde.
-Tu l'as eu ?
-Oui, en Cinquième.
Le bus arrive enfin à s'insérer dans la circulation et la vibration du moteur fait un moment claquer les dents.
-Ah, par contre, il paraît que le contrôle de maths va sauter !
-Nous, on l'a le mardi. Sur les cosinus ?
-Euh, non, les fonctions. Mais c'est pas sûr.
-Ton prof n'est pas là ?
Pierre fait signe de la tête.
-Non, il paraît qu'on a un examen médical.
-Ils font une visite médicale au collège ? C'est quoi ce délire ?
-Non, pas une visite;Enfin, je ne sais pas trop comment ça se passe. Tu sis, le machin de la colonne vertébrale. Tu vas pas avoir ça ? Je croyais que c'était pour tout le collège ?
-Bah, ça me dit rien. Et ils font ça demain ?
-Oui. Ils ont ramassé les papiers, tu sais, il y a eu un papier à faire signer comme quoi on était d'accord.
-On a rien eu. Peut-être ce sera plus tard, on a demain Madame Verdier, c'est la prof principale.
-Ah. J'ai failli oublier le papier, il a fallu que je retourne le chercher ce matin et j'ai failli rater le bus.
-Bah oui, tu oublies tout le temps un truc.
-Ça va, pas tous les jours non plus... Mais bon, là je me serais fait engueuler puis ça se trouve je pourrais pas le passer.
Pierre vérifie quand même que son carnet est bien dans le sac, comme sa trousse.
-Tu sais qu'il y en a qui ne voulaient pas ?
-Ne voulaient pas quoi, se faire examiner la colonne ?
-Oui.
Juliette hausse les épaules :
-Bah c'est bête. Pourquoi ils veulent pas ?
-Il paraît que c'est parce qu'il faut se déshabiller.
-Bah oui.
-On nous a dit qu'un mec te faut des marques sur le dos et après ils font des mesures. Et du coup, il y a des filles qui n'ont pas voulu, il paraît que ça se fait pas de leur demander d'enlever le soutif.
-Qu'est-ce que ça peut faire ? C'est des médecins, non ?
Juliette hausse encore les épaules.
-C'est ce que la prof a fait. « Tu sais, ils ont vu des filles plus jolies de toute façon ».
-C'est trop ça.
C'est drôle, Juliette semble être la première fille qui ne s'en offusque pas.
-Bah oui, du coup, moi je me fais taguer le dos demain.

  
Petit mot de Constance: je n'allais pas laisser passer une aussi belle occasion 
de dessiner sur son dos, de le déculotter et de prendre des photos, vous vous en doutez bien

Ils font des marques sur le dos. Tout en parlant de la dernière bagarre dans la cour de récré qui a obligé madame Ben Hamdou à interrompre son cours et laisser une classe au risque de la laisser partir en vrille, elle se prend à imaginer un médecin s'apprêter à faire des marques sur le dos dénudé de Pierre. Comment ça se passe, au fait ?
-Ah, c'est elle qui est sortie ? Nous, on était dans la salle 315, le prof a regardé par la fenêtre mais après, on a entendu qu'ils se faisaient engueuler et ça s'est calmé.
-Bah oui, nous, on était juste à côté, on entendait tout.
-Et ça n'est pas parti en vrille quand elle est sortie ?
Au fait, est-ce que ses omoplates se voient beaucoup quand il enlève son t-shirt ? Il n'est pas épais. D'un autre côté, c'est pas non plus le genre rachitique, avec un peu de chance, il a quand même un peu de muscles...
-Ben non, on était tous aux fenêtres pour voir ce qui se passait !
Ça ressemblait assez à Pierre de ne même pas bouger de sa chaise au fond de la classe pour une bêtise pareille... D'un autre côté, c'est toujours un truc à raconter.
Andouille, pourquoi ce serait la « chance » ? Le médecin, il s'en fiche si Pierre est maigre ou pas. Limite, c'est plus facile, pas la peine d'user son marker.
Quand est-ce qu'elle a pu le voir sans t-shirt ? Sans doute à l'époque où ils jouaient ensemble, mais ils avaient huit ans à l'époque.
-Tu les connais ?
-Qui ça ?
-Bah les deux cons qui se sont battu ?
Pierre hausse les épaules. Avec les cinq classes de troisième, c'est pas étonnant.
-Elle les a envoyés à la vie scolaire.
-Bah oui, elle allait pas les faire entrer dans la salle... il y a déjà assez de cons dedans !
-Pas la peine de faire baisser le QI général.
Le bus ralentit dans une rue étroite entre les pavillons. Après un carrefour de plus, il s'arrête une première fois.
Ils échangent encore deux-trois phrases, en attendant l'arrêt où ils descendent tous les deux.
Tiens, le sac de Pierre a glissé sous le siège devant.
Juliette profite de ce qu'il reste peu de monde à l'arrière : elle attend, un peu en retrait. Pierre se penche pour récupérer le sac. Avec son pull, elle ne peut pas apercevoir grand-chose, juste un bout de son dos, avec la deux vertèbres perceptibles. Au fait, où est-ce qu'ils les dessinent, leurs marques ?
Ils se séparent lorsque Juliette tourne et pousse son portail, sans avoir trouvé d'occasion de revenir sur l'examen de la colonne vertébrale. De toute façon, comme ça n'avait pas encore eu lieu, Pierre n'aurait pas pu en dire beaucoup plus. Tant pis, ça allait se passer demain – avec un peu de chance, il allait lui en reparler. Mais pourquoi diable on n'a rien proposé de tel à sa classe ? Non qu'elle redoute d'être bossue, mais au moins, elle verrait clairement.
Pff, qu'est-ce que c'est bête.
Et elle monte l'escalier en sautant les marches trois par trois.

Le lendemain, elle cherche Pierre des yeux dans la cohue de l'attente de la sortie. Elle l'a déjà fait pendant l'heure de permanence, mais elle savait très bien que la classe de Pierre a un cours à ce moment-là. Si c'est médical, ça doit se passer à l'infirmerie ? Elle ne connaît pas vraiment l'endroit, elle n'y est jamais allé, sauf une fois, il y longtemps, quand il a fallu déposer des papiers.
En tout cas elle sait où est l'infirmerie, mais n'a vu personne qu'elle connaisse en venir.
-Salut !
-Ça va ?
-Oui. Sauf que la documentaliste est complètement folle
-On était au courant. Qu'est-ce qu'elle a fait ?
Heureusement qu'elle n'a pas besoin du CDI pour trouver un livre ou faire une recherche : en général, c'est beaucoup plus efficace de demander à ses parents.
Ils sont dehors avant que Pierre n'ait le temps de finir, et comme le contrôle à la sortie prend du temps, le bus attend déjà. Ils s'installent à l'avant, c'est toujours plus tranquille.
À l'intérieur, il fait insupportablement chaud, le soleil tape à travers les vitres et le chauffeur, qui est en manches courtes, n'a pas dû réduire le chauffage depuis le mois de décembre. Pierre se laisse tomber sur le siège et enlève son pull.
-Oh non, c'est le sauna ici. Et moi je viens d'avoir le sport.

Le détail amusant, c'est que, quand j'étais petite, j'aurais remarqué 
les pointillés dans le dos aussi bien que Juliette

Juliette ne rate pas le moment où le pull soulève le t-shirt :
-Hihi, tu as des pointillés sur le dos.
-Ah oui. Histoire de trouver où visser la tête. Bah, ça devrait finir par partir.
-Alors, c'était si terrible ?
-Quoi, le truc de la colonne vertébrale ? Pourquoi ?
-Il n'y a pas eu des andouilles qui avait peur d'enlever leur soutif ?
Il faudrait déjà avoir quelque chose à soutenir. Mais elle ne va quand même pas lui dire qu'elle n'en porte pas.
-Ah, si. Ben, moi, c'est autre chose qu'on m'a enlevé.
Juliette n'en demandait pas tant. Pierre, visiblement, non plus, puisqu'il a l'air un peu gêné. Elle se contente de glousser.
-Bah, franchement, ça allait. C'est juste bizarre qu'on nous faisaient entrer par trois.
-Ah ?
-Ben oui, il y a un type qui est passé et qui a dit à la prof ce qu'il fallait faire. Donc, on y allait par trois, comme ça elle pouvait faire son cours quand même. Tu vois l'infirmerie ?
-Pas vraiment, quand je suis malade, je viens pas au collège.
-Il y a une espèce de cagibi, ils avaient leur matos là-dedans. Donc ça faisait une pièce, mais toute petite, où on attendait, et une autre où il y avait l'espèce de caméra et une lumière bizarre.
-Ils vous ont demandé de vous déshabiller ?
En matière d'habileté, on a vu mieux. Il va falloir un peu de chance pour qu'il ne la grille pas. Mais qu'est-ce qui lui arrive, au juste, pour vouloir imaginer cet examen ?
-Bah oui, seulement, moi je croyais qu'ils voudraient juste voir le dos, mais non, ils voulaient qu'on soit carrément en sous-vêtement.
Heureusement qu'il n'y a personne devant eux, et ça braille beaucoup derrière !
-... du coup, les deux étaient là à attendre en caleçon pendant que l'autre allait dans l'autre pièce, ils te dessinent les marques sur le dos et tout.
Comment ça, et tout ? Tout quoi? Seulement, si elle lui demande ce que ça fait d'être presque nu devant deux autres garçons et les médecins, elle va passer pour une obsédée.
Pour le moment, elle laisse Pierre parler d'autre chose. Alors, il étaient trois, mais Pierre est le seul qu'elle imagine à peu près clairement. C'est plus facile, vu qu'il est juste à côté d'elle, mais en réalité, elle n'a pas vraiment envie d'imaginer précisément les autres. Dons, ils doivent se déshabiller. Pourquoi tous les trois en même temps ? S'il n'y en a qu'un seul qui passe, il auraient pu le faire juste avant de passer, et du coup, si Pierre avait été le premier (ça aussi, il en a rien dit...), les deux autres auraient encore tous leurs vêtements pendant que lui, juste en sous-vêtement, avançait dans l'autre pièce.
Mais non, ils ont dû faire ça juste pour aller plus vite. Alors, elle essaye d'imaginer les trois garçons alignés, en train d'attendre. Tous les trois presque nus... Ils ont été gênés de se déshabiller ? Est-ce qu'ils ont hésité à le faire ? Ça ressemble assez à Pierre d'être gêné, elle l'imagine mal en profiter pour montrer aux autres ses muscles. Mais les autres ? Elle n'en sait rien pour le moment, mais elle préfère imaginer trois garçons plutôt petits, les trois également gênés. Ont-ils été maladroits au moment de se déshabiller ? Comme lutter avec le pantalon qui s'accroche aux talons ?
D'ailleurs, on dirait que Pierre savait à peu près comment ça allait se passer. Donc il savait qu'il allait être déshabillé. Est-ce que c'est gênant, le matin ? Elle s'imagine ce matin – si c'était à elle ? Il faudrait prendre dans le tiroir une culotte en sachant que quelqu'un allait la voir ; maintenant, elle sait qu'en plus des gens chargés d'examiner sa colonne vertébrale, il y aurait deux de ses camarades de classe. Ah zut, ça se trouve, il faudrait du coup qu'elle mette un soutien-gorge, pour éviter que ces andouilles ne se moquent ?
-Ah, au fait, tu as pris mon cours de géo ?
Elle avait emprunté le cahier de Pierre pour rattraper une absence : les deux classes ont fait la même étude de cas, mais le prof de Pierre est meilleur. Et elle préfère demander à Pierre qu'à quelqu'un de sa classe.
-Oui ! Par contre, j'ai oublié ton cahier, si tu veux, tu viens avec moi et je te le rends.
-Ça va pas te déranger ?
-Mais non !
Est-ce qu'il aurait hésité à faire cet examen s'il savait qu'ils allaient y aller par trois ? Ça se trouve, les filles qui ne voulaient pas, c'est parce qu'elles le savaient ? En tout cas, elle, elle le ferait ; c'est pas normal qu'une classe l'ait et pas l'autre.
-Salut !
-Bonjour madame.
-Ah, bonjour, Pierre. Tu viens pour ta géo ?
-Oui.
-Tant qu'à faire, on va la faire ensemble.
-Je croyais que c'était un cours à prendre ?
-Oui, mais il y avait aussi des questions, alors on va les faire.
-Ah, c'est une bonne idée.
Juliette est un peu prise de vitesse, mais ça ne la dérange pas, et c'est toujours pratique de paraître sérieuse auprès des adultes.
Ils montent l'escalier à deux, pendant que la maman de Juliette retourne à l'impressionnante pile de de dossiers qui déborde de son bureau, une nouvelle tasse de café à la main.
Pierre traîne un peu.
-Ça t'a achevé de t'être fait filmer le dos ?
-Mais non, c'est le cours de sport. Non, la colonne, c'était rapide. En fait, quand tu es déshabillé, ils te font entrer dans l'autre pièce, il faut se mettre dos à la machine, et là ils branchent la lumière bizarre, tu sais, un machin qui projette des stries de lumière. Comme dans les films, façon vieux écrans. Donc tu restes comme ça un moment, après, ils te disent de te baisser, il y a un type qui appuie sur ton dos pour que tu te baisses bien, après tu te redresses, ils changent la lumière, et c'est bon, ils appellent le suivant.
-Ah oui, c'est rapide.
-Donc c'est pas ça qui te fatigue. Bon, ils auraient pu éviter que ça tombe le jour du sport, ça donne des idées débiles à certains.
-Comment ça ?
-Bah, à un moment, sans doute pour qu'on voie bien les marques sur ton dos, ils te baissent le caleçon.
Ah quand même. Donc, Pierre s'est retrouvé tout nu devant les autres ? Bon, les autres devant lui aussi, mais c'est moins drôle.

Ah, le caleçon qui descend plus que prévu... Comme c'est réjouissant!

-Complètement ?
Pourquoi tu ne sais pas te taire, espèce d'andouille ? Sinon, Pierre garde cet air presque indifférent, juste un peu amusé, en fait, il doit se douter de quelque chose. Ne manquerait que de passer pour une obsédée.
-Normalement, non. Sauf qu'ils ont l'air de faire à la chaîne, tu vois, genre, les marques, ils les font un peu n'importe comment. Et pareil pour ça : c'était juste pour le bas du dos, mais comme ils tiraient un peu franchement, le type avant moi s'est retrouvé les fesses à l'air.
-Ça devait faire bizarre.
Ça veut dire qu'il n'est pas passé en premier. Mais, du coup, il savait qu'il allait être déculotté.
-Un peu. Bon, sur moi, il a tiré un peu moins. Mais bon, c'est des infirmiers ou je ne sais pas quoi, ils s'en fichent un peu.
-Et personne n'a rien dit ?
-Pas vraiment, le premier s'est juste retourné, un peu surpris, et tout le monde a un peu rigolé.
Pas plus que ça. Est-ce qu'elle aurait plus de de réaction ? Pas vraiment, mais elle est presque déçue pour Pierre. En même temps, même s'il avait été gêné, il ne le dirait pas. Mais il a peut-être rougi ? Ce serait marrant à voir.
-Elle fait quoi, leur lumière bizarre ?
S'il rougissait, ça pourrait être difficile à voir.
-Rien du tout. Il fait juste sombre, et ça projette des petites stries de lumière jaune.
Elle imagine ces stries de lumière remplir la pièce dans laquelle un garçon vient de pénétrer. La porte reste ouverte. Les deux autres patientent, à moitié nus, tendus – même si, visiblement, Pierre ne l'était pas tant que ça. Puis la lumière change, l'appareil ronronne (pourquoi faut-il qu'il ronronne, l'appareil ? Peu importe, ça fait plus sérieux)... les deux garçons se balancent d'un pied à l'autre ; puis c'est le tour d'un autre. Elle imagine Pierre en dernière position ; le premier revient, tout rouge, en train de remonter son caleçon, puis il se remet dans le rang. En réalité, il devrait plutôt se rhabiller tout de suite. Mais elle le voit revenir, et attendre, comme s'il n'osait pas le faire sans autorisation. Elle imagine Pierre de plus en plus inquiet à mesure que son tour approche – alors même que Pierre est en train de chercher le cahier de géo.
-Ah, c'est bien ça, j'ai déjà fait la première question ! Par contre, la deux et la trois, j'ai eu trop la flemme.
-Tu m'étonnes.
-La deux, c'est facile, remarque.
-Mhm.
Et lorsqu'arriverait le tour de Pierre ? Il ne devrait pas avoir l'air si gêné ou intimidé que ça : en fait, elle l'imagine à peu près comme il a dû réellement être cette après-midi. Alors il entre dans la pièce à côté, il se place dos à l'appareil qui ronronne sans qu'elle sache pourquoi. Alors, ses omoplates ? Les deux traits tracés à la hâte sur son dos qu'elle a aperçu, et d'autres marques. Omoplates, peut-être le bassin ? Et puis, un homme, en blouse blanche, tire sur son caleçon, et Pierre se retrouve les fesses nues, sans broncher.


Pourquoi, au juste ? Parce que la colonne vertébrale,ça ne l'intéresse pas tant que ça. Non, en fait, ce qu'elle voit, c'est Pierre qui se laisse déculotter, tranquillement, docilement. Elle lui imagine les fesses toutes blanches, comme celles d'un gamin qu'elle a aperçu l'été dernier à la plage et qui n'arrivait pas à se changer parce qu'il était encore humide.
Elle secoue la tête. Juste à côté, Pierre feuillette le manuel, l'air distrait, se tenant la tête.
-Tu es d'accord, c'est du n'importe quoi ces histoires de par-cœur ?
-Bah, j'ai rien appris par cœur depuis qu'on n'a plus de poésies, alors oui, je dirais. Pourquoi ?
-Parce que je me souvenais pas de Besançon, tu sais, sur la carte des régions, alors Maxime m'a saoulé avec ça, comme quoi pour le brevet il faut tout connaître par cœur.
-Parce que Maxime sait vachement comment ça marche le brevet ?
-C'est ce que je me suis dit. Pour le moment, il a toujours pas maîtrisé son réveil.
-Rigole pas, moi j'ai toujours peur de pas me réveiller le jour du brevet.
-Tiens, c'était pas Sophie qui disait que ça servait à rien d'apprendre par cœur ?
Pierre referme le manuel et se met en tailleur sur sa chaise.
-Sophie ? Tu l'as vue cette année ?
-Ouais, pour l'éducation civique. On n'en a jamais fait en cours, puis le prof nous a filé un gros devoir.
-Elle était sympa. Enfin, moi, ça fait longtemps, hein, je me souviens surtout qu'elle s'est fourré dans notre cachette derrière la haie et qu'elle t'a convaincu de jouer à la marelle avec moi.
Et elle a mis une tape sur les fesses de Pierre. Ça, elle s'en souvient, et mieux que de la cachette dans la haie : elle ne sait plus très bien où c'était exactement. Elle est tentée un instant par l'image de Sophie en blouse blanche, mais c'est pas ça – c'est juste le geste de la main de Sophie, tel qu'elle l'avait retenu, qui passe maintenant à l'homme en blouse blanche : c'est lui qui claque du bout des doigts les fesses de Pierre, avant d'aller activer l'appareil au fond de la pièce.
Elle s'approche, pour recopier la consigne exacte, et en profite pour ajuster l'image de Pierre avec la réalité. Tout se mélange un peu – le souvenir de la journée qu'elle avait passée à jouer avec lui, quand ils étaient au primaire et quand Sophie lui a mis une tape plutôt amicale sur les fesses – mais à l'époque, le garçon n'avait pas la même apparence qu'aujourd'hui ! Et le Pierre actuel, cette après midi, presque nu. Il n'avait pas bronché quand l'homme en blouse blanche lui a baissé le caleçon – l'a déculotté – mais s'il se prenait encore une tape sur les fesses ? Là, il se serait sans doute retourné, avec le même air outré. Et les deux autres garçons, qui restent inexplicablement déshabillés ? Ils auraient sans doute envie de rigoler. Elle n'a pas envie que des garçons se moquent de Pierre.
Mais non, s'ils sont revenus tellement rouges et tellement honteux, c'est qu'ils ont eu eux aussi une tape sur les fesses !
Mais pourquoi ils mettraient des claques aux garçons à qui ils doivent mesurer la colonne vertébrale ?
« Tiens-toi tranquille ! »
Oui, c'est peut-être ça ?
-Comment t'as pensé à demander à Sophie ? On l'a pas vue depuis le primaire !
-Il paraît qu'elle a dit à mes parents que si j'avais besoin pour le brevet, ça la dérangeait pas de venir. Du coup quand je râlais pour le devoir, ma mère l'a appelé. À mon avis, ça la dérangerait pas de te filer un coup de main non plus.
Elle hausse les épaules. En fait, voir Sophie, ça pourrait être sympa, mais elle n'en a pas besoin pour le brevet.
-Elle m'a dit qu'on travaille jamais aussi bien qu'avec un élève qui n'en a pas besoin.
-Tu m'étonnes. Tiens, en fait, si ça rassurait ma mère...
-...elle te dirait moins de réviser ?
-Après, je me vois pas lui dire « je veux bien que tu viennes pour que mes parents me laissent glander, si ça te dérange pas ».
-Moi, j'ai pas eu besoin de le dire, elle a fait le calcul elle-même.
Elle revoit la claque sur les fesses. Mais ce n'était qu'une seule claque, par jeu, et elle ne peut pas demander « au fait, elle te met toujours des fessées ». Les trois garçons qui reçoivent chacun une petite fessée... Et à la fin, quand on peut éteindre l'appareil, peut-être que l'homme en blouse blanche lui en mettrait une autre ? « C'est bon, file ! ».
-Tu te souviens quand j'essayais de grimper à l'arbre ?
La fois où Pierre l'avait entraîné à faire ça, et Sophie était obligée de les gronder.
-Mais qu'est-ce que vous avez tous avec cet arbre ? Sophie m'en a parlé aussi. On a fait pire comme connerie, franchement.
-Bah oui, quand il n'y avait personne pour nous dire d'arrêter. Dis, il faut vraiment colorier cette carte ?
-Oui, le prof dit que les hachures ça fait moche, ou alors à la règle et je ne sais pas quoi d'autre.
Ce jour-là, Sophie avait bien puni Pierre... Non, elle ne peut pas lui rappeler ça, elle se sent gêné à l'idée d'en parler, presque autant qu'à l'idée qu'elle passe l'après-midi à imaginer Pierre déculotté. Mais elle se souvient de lui puni, et même de la fierté qu'elle a eu à s'imposer la même punition. Elle aurait bien rappelé ça, mais non, c'est trop proche de ce qui se passe dans sa tête. Elle se souvient de Sophie qui oblige Pierre à se mettre pieds nus pour être sûre qu'il n'allait pas faire de bêtises dehors, et elle imagine les trois garçons qui se déshabillent en même temps. Elle se demande s'il a pu se souvenir de cette punition cette après midi : il a bien fallu qu'il soit pieds nus. Et ce n'est que maintenant qu'il est en chaussettes rayées, en tailleur sur sa chaise de bureau qui tourne légèrement à chaque mouvement, et ça fait vraiment petit garçon. Mais ça lui plaît plutôt, elle l'aime bien comme comme ça : pour une fois qu'un garçon ne se met pas en scène.
-Tu as eu ça en cours ?
-Oui, pourquoi ?
-Parce que nous, non, et apparemment c'est ce qui peut tomber au brevet blanc.
Elle hausse les épaules.
-Moui, pourquoi pas. De toute façon, c'est pas compliqué.
Et si les gens en blouses blanches avaient droit de punir les élèves qui se tiendraient mal ? Mais dans ce cas, ils ne mettraient pas de fessées tout le monde, juste quelques-uns, et Pierre n'aurait pas une seule claque. Non, elle les voit distribuer les fessées comme ils distribuent des traits de marker dans le dos – presque machinalement, calmement. « Hop, voilà » - le caleçon baissé, une claque, deux, trois, ou même plus, très vite, des claques qui sont gigoter les fesses : « voilà pour toi. Allez, file, suivant ! Comment tu t'appelles ? » Tout ça entre les manipulations de l'appareil. Et, bien sûr, des claques supplémentaires pour qui se tient mal : « eh, pourquoi tu te rhabilles ? » ou « allez, dépêche toi, enlève ce pantalon ».


Pierre est penché sur sa feuille, à colorier la région Bourgogne. Il a l'air fatigué, et à voir les traits qu'il laisse sur la carte, elle comprend pourquoi il aurait préféré faire des hachures. Une mèche de cheveux lui tombe dans l'œil.
Juliette adopte tout de suite cette mèche : elle la voit tomber dans l'œil de Pierre juste après l'extinction de l'appareil, quand il sort de la pièce, en remontant son caleçon (tout à l'heure, elle a vu un bout d'élastique bleu – le reste du caleçon doit l'être aussi?) et en frottant ses fesses.
« Bah oui, sinon ça ne marche pas ». Une explication - même si elle n'en voit aucune – de la nécessité de ces fessées. Non, ils n'ont rien fait, il sont gênés comme par une punition, ils ont tous la fessée, mais personne n'est fâché : c'est de routine. C'est pour ça qu'aucun ne proteste : il faut bien la fessée avant l'examen, c'est comme ça que ça marche.
-Ouais, pour les coloriages, je crois que j'ai compris, on peut faire ça plus tard, non ?
-Ouais, allez.
-Parce que là, ça me saoule.
-Pareil. Tu peux rester un peu, ou il faut que tu rentres ?
Il peut bien rester, de toute façon ses parents sont encore au travail. Juliette allume son ordinateur, mais l'observe bien alors qu'il se lève de la chaise et s'étire. En plus, il lui prend de mettre les mains dans les poches arrière de son jean – elle l'imagine dans la même posture, les vêtements en moins : il vient d'avoir sa fessée, et de bien se tenir pendant les mesures, mais maintenant il se frotte les fesses, toutes rouges. C'est pas vrai, elle est en train d'imaginer ce garçon presque nu, et les fesses rouges... Ou alors, c'est encore mieux qu'il soit comme ça juste avant : parce qu'il a vu les autres garçons sortir tout gênés, il redoute la fessée qui l'attend. Ça fait un moment qu'il attend, après s'être déshabillé maladroitement (elle l'imagine, en même temps, défaire sa ceinture puis sautiller pour enlever les chaussettes à rayures), et imagine la fessée. Parce qu'il doit avoir la fessée, c'est comme ça que ça marche. Le dernier garçon vient de sortir, il se remet dans le rang – c'est à lui. Alors il avance, justement comme ça, les main sur les fesses, parce qu'il est inquiet – mais pourquoi diable elle a toujours envie de l'imaginer inquiet ? En fait, elle n'a pas envie qu'il soit inquiet, c'est pas gentil – parce qu'il a vu que ça fait mal. Et les deux, qui ont eu leur fessée, ils voient son inquiétude, ils ont déjà caché leurs fesses rouges, alors ils commencent à en ricaner, justement au moment où Pierre est bien obligé d'enlever ses mains de là, parce que le monsieur va le déculotter, de ce mouvement routinier un peu plus ample que nécessaire – et si le caleçon glissait alors jusqu'aux genoux. Alors il serait là, déculotté, presque nu : peut-être qu'il faudrait qu'il se penche plus tôt, pour voir si les marques sont bien dessinées ?
Pierre se courbe, fouille dans les câbles des manettes qui se sont emmêlé.
Et il tendrait ses fesses nues : « c'est bien comme ça. Alors, je te mets ta fessée, après on fait la mesure et c'est bon ».
La mèche lui tombe encore dans l'œil, mais il n'ose pas l'écarter, il bouge pas puisqu'il faut tendre ses fesses pour la déculottée ; elle voit la main de l'homme en blouse blanche sur les reins de Pierre, justement là où sa colonne vertébrale se sent bien à travers la peau, et l'autre main qui se lève pour appliquer la fessée.
-Tu veux jouer en premier ?
Il sourit et écarte la mèche de son œil.

Simon Pfeiffer

lundi 17 mars 2014

Le charme désuet des hôtels

 Voici un petit récit qui explique aussi pourquoi nous avons encore été silencieux pendant un moment. Globalement, tout est authentique: je dis globalement, parce que je l'ai écrit de mémoire, sans même revoir les photos. Il arrive que le récit ne colle pas exactement aux images - je sais, mais j'ai fini par ne pas corriger. Je ne prétends pas qu'il n'y ait dans ce choix aucune trace de ma paresse invétérée - elle y est, mais pas que. J'ai mentionné dans le texte les mêmes photos que vous voyez, aussi pour rappeler que les prises de vue perturbent plus ou moins le rythme du jeu (même si elles y ajoutent beaucoup). Il fallait donc fluidifier en mettant n récit, rajouter des transitions qui, en réalité, ont été plus abruptes, supprimer les hésitations. Pour une fois, je préfère les mettre en scène et laisser les coutures apparentes.

J'aime beaucoup imaginer des formes possibles d'une discipline en voyage. Peut-être que des longues immobilisations dans une voiture ou un train, à peine interrompues, se prêtent bien aux fantasmes ?
La mise en pratique de ces imaginations est beaucoup plus compliquée. Difficile d'être vraiment à l'abri des regards sur la route, ou d'assurer la discrétion dans une chambre d'hôtel. Mais la tentation est toujours là.


Elle y était aussi lorsque nous sommes partis en Italie avec Constance. De toute manière, puisque nous partions pour une dizaine de jours, il fallait bien que la question des jeux et punitions se pose, et avoir un blog nous y poussait d'autant plus : c'est toujours quelque chose à raconter et surtout une occasion de faire des photos ailleurs que dans le studio.
Un regard complice échangé par-dessus la valise ouverte a suffi : nous emportions le loopy : maniable, léger, et surtout silencieux !
Dans la même valise, Constance a déposé mon nouveau pyjama de fillette.
-Tu n'as rien contre, je suppose ?
Bien sûr que non. Ainsi, j'avais un pyjama pour dormir, et une bonne tenue de puni discrète.
Le soir même, nous montions dans le train.
Je n'espérais pas vraiment y jouer, ce serait trop croire ses fantasmes. Mais, si jamais nous étions seuls dans le compartiment ? Une petite tape sur les fesses pourrait très bien passer. En tout cas, nous aurions pu parler sans complexe de nos idées étranges, et le bercement du train allait certainement m'en apporter. J'aurais pu écoper de l'habituelle punition d'être mis pieds nus (ce qui m'est déjà arrivé dans un TGV) pour avoir dit des bêtises...
Mais non, raté : le compartiment était bondé.
Et sur place, après une journée bien remplie ?
Eh bien, il fallait rester prudents. Par économie, nous avons loué une chambre chez des habitants. L'endroit était idéal pour ce que nous avions à faire en Italie, en plein cœur du centre historique : un appartement plutôt confortable dans lequel un jeune couple louait une chambre.
Non que nous n'y ayons pas pensé : nous avons bien observé l'épaisseur des murs, imposante pour certains, pas pour d'autres, le risque d'être entendus des voisins – presque nul, puisque la chambre était au milieu de l'appartement, entourée par d'autres pièces ou le couloir qui devraient arrêter tous les bruits suspects avant qu'ils n'arrivent jusqu'aux oreilles extérieures.
Nous avons aussi repéré les moments avantageux. Il se trouvait que nos hôtes travaillaient beaucoup, et sortaient souvent après le travail, si bien que nous étions souvent seuls pendant une bonne partie de la soirée.
Seulement – même si le risque n'était pas si grand, il était difficile d'oser plus qu'une claque à la main. Le loopy est resté en sommeil au fond de la valise. Quant aux appareils photo, ils ont bien travaillé, mais pour des besoins avouables et impossibles à mentionner sur ce blog, mais pas pour enregistrer une punition. Après tout, d'autres photos du même appartement sont déjà en ligne, sur le site où nous l'avons trouvé.


Tant pis, nous sommes restés sages, et même plus sages que prévu, puisque le rythme était soutenu et, une fois rentrés, nous tombions de sommeil pas plus tard que minuit.
Je commençais à en ressentir une frustration. En même temps, Constance voyait une bonne liste de bêtises à me reprocher : nous n’étions pas vraiment en vacances, et il m'arrivait souvent d'être plutôt stressé.
Après une semaine, nous repartions pour une autre ville. Après une journée de train, nous arrivions dans une région relativement peu touristique de l'Italie, où le temps était encore tout à fait hivernal. Il a fallu faire quelques détours pour trouver l'hôtel bon marché où nous avons réservé une chambre, à défaut de trouver un hébergement chez l'habitant. Nous étions prévenus que l'équipement n'était pas neuf...
De fait, en arrivant – ce n'était pas si difficile, contrairement à ce que certains ont pu raconter sur le net, ou alors nous commencions à avoir l'habitude de petites ruelles sinueuses – nous avons eu l'impression de remonter quelques décennies. Dans le silence de l'accueil, un monsieur, ne parlant que l'italien, attendait, éclairé par une lampe à l'abat-jour de verre vert, cassé et réparé il y a des années. Même la sonnette sur le comptoir était là.
Le monsieur a, sans hâte, noté nos coordonnées, pris nos pièces d'identité, rempli des papiers, puis nous a donné la clé – une clé qui pourrait ouvrir un tiroir de bureau, et que quelqu'un de plus habile que moi aurait sans mal remplacé par un trombone – pendue à un immense porte-clés censé empêcher les clients de la mettre dans leur poche, et la télécommande de la télé que nous n'avons jamais allumée.
-Ah oui, j'y verrais bien deux-trois photos !
Ce n'était peut-être pas tout à fait la première réaction de Constance, mais il n'en était pas loin.
La chambre était toute petite : un lit conjugal au milieu, très haut, une tête de lit fixée au mur, contre laquelle le lit cognait au moindre mouvement, un placard, un simple bureau dans l'angle et une chaise – tout en bois peint en blanc. La fenêtre dont j'ai délicatement ouvert les persiennes vermoulues gardait encore ses vitres simples et ses volets intérieurs bleu ciel. On se croirait dans la maison d'une grand-mère imaginaire, voire dans la maison de poupée de l'enfance de ladite grand-mère.
Devoir d'abord, les jeux ont attendu le dernier soir de notre séjour. Les bagages ont été déjà faits, rendant à la chambre son aspect suranné à peine perturbé.
J'ai été mis en pyjama dès notre retour à l'hôtel.
-Tu sais, ça facilite pour les bagages... comme ça, on peut déjà ranger tes vêtements de la journée. Vilain garçon.
Le vilain garçon a dû s'affairer un moment autour des bagages et autres tâches pratiques à régler pendant que Constance peaufinait ses idées et essayait les points de vue, son appareil à a main.
-Il fait quand même sacrément sombre.
La chambre était éclairée par deux lampes de nuit, de deux côtés du lit, et par un triste plafonnier – tout cela équipé d'ampoules faiblardes donnant une lumière jaune-vert maladif.
Enfin, j'étais prêt.
-Viens là, on va essayer ce lit.
Constance me place à droite du lit, là où la chambre est à peu près la plus large.
-Mets-toi à genoux.


C'est la position que je prenais très souvent dans mes fantasmes de jeunesse, et qui, semble-t-il, apparaissait aussi pas mal dans ceux de Constance : à genoux, le corps allongé sur un lit. Celui-ci, avec sa hauteur toute cérémonielle, s'y prête particulièrement bien.
Constance m'observe pendant un moment.
-C'est pas mal !
Entre deux déclenchement de son obturateur, elle passe la main sur mes fesses tendues. Rien que prendre cette position m'avait fait un effet assez notable, le contact me replonge complètement dans le monde des vieux fantasmes.
-Pas mal du tout...
Constance tire légèrement sur le tissu de mon pyjama. Je sens l'élastique glisser le long de mes cuisses.
Là, des claques commencent à tomber sur mes fesses. Elles ne sont pas encore très fortes, je n'ai même pas la tentation de serrer les fesses (qui sont trop tendues pour ça de toute façon) ni de me tortiller. Les claques résonnent dans la petite chambre, jusqu'à ce que l'obturateur les remplace encore : Constance doit batailler avec la lumière tellement faible qu'il nous faut pousser la sensibilité et retenir la respiration pour éviter les bougés.
-Avant de passer à la suite, tu as encore une chose à faire. C'est vilain de ne pas y avoir pensé plus tôt.
-Ah ?
-Lève-toi. Tu peux te reculotter.
Constance me dirige vers le bureau. Cette après-midi, nous avions écrit nos cartes postales ; la dernière est encore inachevée, puisqu'il avait fallu que je demande au destinataire son adresse.
-Comme ce soir, c'est fessée et au lit, il faut que tu finisses avant.
J'essaye d'être aussi concentré que possible, regardant droit vers la carte devant moi, tout au plus vers le mur à ma droite, pour éviter qu'il y ait trop de retouches que Constance fait en même temps ; J'essaye aussi de me tenir droit sur ma chaise, comme sur les vielles gravures, tout en renonçant à avancer ma chaise – autrement, entre le coin du lit et le bord du bureau, je serais presque complètement caché.
-Voilà, c'est fait.
-Bien. Mais c'est quand même vilain de ne l'avoir fait que maintenant.Tu sais ce que ça mérite ?
-Une punition ?


-Oui. Alors maintenant, tu vas te lever et tu files au coin.
Je « file » plutôt lentement, en me laissant guider. Je retraverse la pièce pour prendre place dans le coin opposé, derrière la table de nuit occupée par un téléphone antédiluvien. Le nez au mur.
Je suis au coin comme je l'ai rarement été : au studio, je peux toujours loucher vers le miroir ou vers la cuisine, mais pas ici, ici, c'est juste la masse blanche du mur devant moi. Constance attend un moment, puis s'approche pour me déculotter.
-Très bien. Et ne bouges pas.

Une fois relâché du coin, j'ai droit à un câlin. Pas vraiment de consolation – juste comme ça, le dernier devait dater d'un quart d'heure...
-C'est pas trop mal ?
Constance me tend son appareil. Effectivement.
-Par contre, il va encore falloir pousser au traitement... ça fait du gros grain.
-Mouais. Tant pis, elles sont quand même pas mal. Bon, on passe aux choses sérieuses ?
J'acquiesce pendant que Constance trouve le loopy dans la valise.
-Au moins, il est resté un secret. Par contre ton pyjama, il a été vu !
C'est vrai, nous l'avons laissé sur le lit, et le personnel de l'hôtel l'a soigneusement plié et déposé sur l'oreiller, à côté de la chemise de nuit de Constance. Ils ont du en voir d'autres, mais c'est toujours un prétexte à me taquiner.
-Viens là.
Je m'installe sur le lit. Mais je ne dois pas encore m'allonger :


-A quatre pattes !
Et déculotté. Constance me fait patienter, elle en profite pour se retirer dans la salle des bains et prendre une photo à travers la porte ouverte.
Maintenant, il est temps de recevoir le loopy.
-C'est efficace, hein ?
Oh oui, c'est efficace. Et silencieux : il n'y a que ce sifflement aigu, et les grincements du lit lorsque je commence à sursauter.
-Tu peux t'allonger.
Constance compte les coups.
-On dirait que tu l'as sentie passer ?
Je hoche la tête. Constance dispose le loopy sur moi pour prendre une dernière photo-souvenir.
-On a bien fait d'écrire à Waldo !

 

Simon Pfeiffer

samedi 1 mars 2014

Paul et Rebecca (récit de fiction): dans la chaleur de l'été

Vous souvenez-vous de Paul et Rebecca? Probablement non, nous n'avons publié qu'un seul récit avec ce couple de personnages et... il est loin d'avoir eu une audience record. Mais ce récit, où Rebecca évoque, par petits bouts, une fessée qu'elle avait reçue dans le passé, tout en s'occupant du petit garçon, est peut-être mon préféré personnel du blog. En tout cas, c'est, à mon sens, l'un de meilleurs que Constance ait écrit. Je lui en ai reparlé le jour où l'envie m'est venue de relire cet article où tout est à demi-mots et qui me fait toujours, plus que n'importe quel autre de nos récits, un effet étrange. On écrit, bien sûr, pour publier, et il ne sert pas à grand chose de sombrer dans le private joke. Mais on écrit aussi pour nous mêmes, et Constance a bien fini par ressortir ses personnages juvéniles.


C'était le début d'autres vacances. La chaleur persistait, apportant son lot de journées passées à demi -nus. Rebecca passait l'essentiel de son temps en maillot de bain deux pièces, alternant siestes dans la cour intérieure et lecture au plus profond du canapé du salon dont on maintenait les volets clos. La conjugaison de la pénombre, de la finesse du corps de Rebecca et de la mollesse du canapé avait fait que, par accident, sa mère ne l'avait pas vue et c'était assise sur elle.
« Je me disais bien que les coussins n'étaient pas aussi chauds et doux, d'habitude. ».
Epaisse, la mère de Rebecca ne l'était guère plus que sa fille, mais avec les années, elle avait perdu l'habitude du simple maillot de bain deux pièces, et se contentait d'une tunique de plage usée par les ans, qui se nouait aux épaules, et par dessus laquelle elle ne pouvait s'empêcher de porter son tablier de cuisine.
Et malgré la chaleur, elle allait et venait dans toute la maison, décourageant sa fille d'entreprendre quoi que ce soit en rapport avec le ménage. « Pour une fois que j'ai des congés, tu vas me laisser conduire ma maison à ma façon.
-Laisse moi au moins t'aider un peu.
-Mais non, toi, tu es en vacances, profite.
-Toi aussi Maman.
-Non, moi ce n'est pas pareil. Allez, file, je n'ai pas besoin de toi. »

Rebecca, désabusée, repartait achever un livre supplémentaire ou se tartiner de crème solaire à la noix de coco avant de s'offrir aux derniers rayons du soleil qui venaient brûler la cour intérieure. Elle ne s'habillait vraiment que pour sortir, et pour cela, sa robe d'été restait suspendue en permanence au porte manteaux de l'entrée, au pied duquel elle avait aussi déposé ses sandalettes. L'été, toute chaussure était à proscrire, et c'était toujours avec agacement qu'elle enfilait des chaussures fermées au moment de la rentrée des classes.
Si Valentine était aussi occupée à ranger la maison de fond en comble, c'était en prévision d'un départ pour un pays plus lointain, et encore plus chaud que celui qui forçait Rebecca à vivre comme une recluse dévêtue. Elle voulait que la maison rutile, pour la retrouver encore plus accueillante qu'au moment du départ. Rebecca était, elle, bien davantage préoccupée par la nécessité d'emporter les vêtements les plus légers possible. Et une grande réserve de crème solaire. Point n'était besoin de convaincre l'aînée de Rebecca, Lucie, de ne pas aider au ménage ou aux préparatifs. Elle était trop occupée à marquer son statut de grande qui fait des études en dormant une grande partie de la journée, puis affichait une léthargie et un regard blasé sur le monde en allumant la télé. Rebecca, qui passait décidément inaperçue sitôt qu'elle se posait dans le salon lui demandait parfois si elle n'en avait pas marre de ne rien faire d'autre de ses journées que de regarder des conneries.
« Je fais une étude sociologique en me mettant à la place des gens qui regardent ça. Tu peux pas comprendre.
-Dois je te rappeler que tu viens d'avoir ton bac et que ton premier cours de socio, c'est dans deux mois ? Débile !
-Va me chercher des chips, puisque t'es fraîche, toi.
-Tu préfères pas un bon chamallow bien flasque ? Tant qu'à faire...
-Moi aussi je t'aime. »


Un matin, durant l'une des grasses matinées habituelles de Lucie, Rebecca portait encore son t-shirt et sa culotte de nuit, et elle devisait avec sa mère, sur le pied de guerre depuis plusieurs heures, de l'intérêt relatif de nettoyer l'évier au produit surpuissant tôt le matin alors qu'il faudrait à nouveau faire la vaisselle dans la journée « en plus c'est pas pour critiquer, mais ça pue ton truc Maman ». Valentine n'eut guère le temps de répondre. On frappait à la porte.
« C'est ouvert !
-Je sais !
-Maman, je suis en culotte. »
Rebecca n'eut pas le temps d'argumenter davantage. D'autant que ce n'était pas un quidam étranger à la maison, type facteur ou voisin venu demander du sel, mais bien sa tante Véronique, la sœur de Valentine, nantie du petit cousin Paul. Et Véronique l'avait souvent vue peu ou pas du tout couverte. Elle même, à l'image de sa sœur aînée, affichait une grande décontraction vestimentaire, marquée par un short ramolli et un débardeur bleu turquoise. En fait, de toutes les personnes présentes, c'était Paul le plus présentable. Sa mère n'avait pas réussi à le convaincre de l'intérêt d'être plus négligé en vacances qu'à l'école, et Paul portait ce qu'il aurait tout à fait pu avoir en classe, quelques jours avant les vacances, à savoir une chemisette vert amande toute légère et fraîchement repassée, et un pantalon de toile beige.
Il y eut les embrassades réglementaires, dont Rebecca profita pour soulever Paul et l'asseoir sur le plan de travail de la cuisine. Une habitude qu'elle avait prise depuis que les quatre ans qu'elle avait de plus que lui, lui permettait de le faire.
Quant à Véronique et Valentine, elles se parlaient en langage aussi fleuri que Lucie et Rebecca, avec le même sourire et la même joie d'être ensemble.
« Me dis pas que tu as déjà commencé à tout briquer, Madame Propre.
-Elle commence pas, elle continue.
-Merci ma fille.
-T'es infernale.
-Qui était contente que je lui range sa piaule en plus de la mienne quand on était petites ? Mmmh ?
-Bon ben je voulais faire croire à Paul que j'étais super ordonnée quand j'avais son âge, c'est fichu.
-Maman, c'est moi qui range tes livres...
-Ah ouais, mince... »

Il arrivait parfois à Paul de se sentir submergé par ces femmes qui piaillaient et ne s'arrêtaient que pour reprendre leur souffle ou éclater de rire. Souvent, cela constituait un bruit de fond, qui le faisait penser à tout autre chose. Rebecca déclenchait certaines de ses rêveries, il la revoyait souvent en train de rattacher son gilet autour de sa taille, accroupie pour être à sa hauteur, et beaucoup d'autres images lui revenaient. Il se sentait bizarre, assis sur le plan de travail, juste à côté de l'évier, il en sentait la fraîcheur à travers son pantalon. Comme s'il était mis en évidence, comme s'il allait être puni. Ce mot, il n'osait pas le prononcer vraiment, même en secret. Il préférait imaginer qu'il assiste à la scène. L'ambiance restait floue, mais ce matin là, il imaginait justement une table un peu froide, grise ou blanc cassé, assez longue pour faire également banquette, trop longue pour un simple bureau.
Mais il fut interrompu dans ses rêveries par l'arrivée de Lucie. Elle portait une nuisette rouge, et ses seins de jeune fille pointaient gaillardement sur le tissu, mais Paul ne leur adressa pas un regard, bien plus perturbé par les cuisses bronzées de Rebecca.

« Vous en faites, un boucan. Bonjour tatie, bonjour Paul. »
Malgré son apparence mal réveillée, Rebecca repéra d'un coup d’œil que sa sœur s'était coiffée, débarbouillée, et avait appliqué de la poudre de riz sur son visage. Vers ses oreilles et ses tempes, là où elle avait laissé un peu d'humidité, la poudre s'était agglutinée.

« Au fait, pourquoi vous êtes sortis de si bon matin, finit par demander Valentine. Et qu'est-ce que tu as fait de ton mari ?
-Laissé à la maison. Il tond la pelouse et débouche la gouttière. Et j'ai embarqué Paul parce que nous avons rendez vous chez le médecin. Il doit refaire des vaccins avant de partir, le pauvre petit chat. »
Ce disant, elle passa la main dans les cheveux de son fils, qui rougit d'être à nouveau le centre de l'attention.
« Je pourrais y aller avec vous ? Moi aussi j'ai des vaccins en retard !
-Ah oui, c'est pas bête, ça, Rebecca.
-Moi j'ai déjà tout fait les miens, nananère. Je n'aurais pas de piqûre !, gloussa Lucie.
-Et sinon, la majorité, la maturité et l'âge adulte, ça va, tu gères bien ?
-Rooooh, je plaisante. »

Cela fut vite décidé. Rebecca n'avait besoin que de quelques secondes pour retirer son t-shirt, le remplacer par une robe et un soutien-gorge. Ce qu'elle fit dans la cuisine même, en se dirigeant vers sa chambre, révélant par la même occasion que sa culotte de nuit était bien trop grande pour elle. En dépit de sa désinvolture vestimentaire, Valentine lui conseilla d'en mettre une autre.

« Oui Maman, lança Rebecca depuis les escaliers.
-Je vois pas pourquoi tu l'embêtes pour sa culotte. On ne fait plus vraiment les piqûres dans les fesses, si ?, demanda Véronique.
-Parce que j'aime bien être une mère concernée.
-Maman, brailla Rebecca depuis l'étage, ma robe est toujours sur le porte manteau ?
-Laquelle ?, hurla Valentine en retour.
-Euh... Chais plus.
-Il y a la bleue avec les fleurs qui se boutonne dans le dos. Ça te vaaaaaa ?
-Je suis sûre que je serais sourde avant mes trente ans, marmonna Lucie.
-Meuh non ma cocotte. J'ai vécu vingt ans avec ta mère, et regarde, tout va bien.
-Qu'est-ce que tu racontes à ma fille sur moi, toi ? Parce qu'attention, je peux aussi balancer des dossiers à ton fils ! »

Elle n'en eut pas le temps. Rebecca, parée d'un ensemble soutien-gorge et culotte blancs imprimés de petites cerises rouges, redescendait, avec cette affirmation : « ça y est, je suis prête ».
« Non, là tu es encore à poil » rétorqua Lucie.
Mais Rebecca n'écoutait pas. Elle tournait le dos aux personnes réunies dans la cuisine, et enfilait la robe qu'elle venait de prendre sur le porte-manteaux. Elle dut demander de l'aide pour la fermer, en dépit de toute sa souplesse certains boutons lui échappaient. Et Lucie, malgré tout, l'aida tout naturellement. Valentine retira le sac plastique contenant les vaccins du bac à légumes du frigo et le tendit à sa sœur en expliquant que l'ordonnance était dedans aussi.

En chemin vers le cabinet médical, Véronique et sa nièce devisaient joyeusement, laissant Paul rêvasser à sa guise. Décidément, cette table froide et grise l'obsédait. Il était bien un peu stressé par le rendez vous chez le médecin, mais il n'avait pas peur. Il était tellement perdu dans ses pensées que sa mère et Rebecca l'aurait conduit où elles voulaient.
Non, je ne veux pas !
Dans la rêverie de Paul, ça venait d'un petit garçon. Ou d'une petite fille. Il ne voyait pas encore bien.
Paul avait toujours eu beaucoup de mal à opposer un refus à la volonté des adultes.
Je sais, ça n'est pas facile, mais c'est pour ton bien.
Une phrase qu'il ne supportait pas d'entendre. Mais là, il en frissonnait.

Depuis que Rebecca, l'été précédent, avait parlé de la fessée que lui avait donné sa mère, tante Valentine, il s'était documenté. Il avait commencé par les dictionnaires. Peu à peu, il avait glané des informations, souvent par hasard, ce qui le surprenait toujours. Est-ce que ce journal parle de « déculottée » à propos du match de foot exprès, est-ce que cette bande dessinée prévoyait des martinets dans une de ses cases, s'il n'avait pas voulu en voir.
Il savait que la fessée se donnait aussi à la main, mais cette version lui plaisait moins. D'abord, la tape sur les fesses à la main, c'est pour les bébés. Et ce qu'il osait moins s'avouer, c'était qu'il ne voulait pas repenser à la fessée de Rebecca enfant, parce que justement c'était Rebecca.

-On y est.
-J'espère qu'il n'y aura pas trop de monde dans la salle d'attente.
-T'inquiète pas ma petite chérie, on fera les tests débiles des magazines. Ça va, Paul ?
-Oui oui...
-Tu es tout pâle... Tu ne te sens pas bien ?
-Mais non maman, je t'assure...

L’été précédent, Rebecca avait discrètement glissé à sa tante que Paul avait fait une mauvaise chute, qu’il avait souvent l’air ailleurs, et que ça pouvait aussi bien être sa croissance, qu’une carence en fer, ou encore les deux. L’air de rien, Véronique et son mari, David, surveillaient cet étrange petit garçon qui ne laissait rien paraître des changements de l’adolescence qui pourtant le gagnaient.

Il fallut s’annoncer à la secrétaire médicale, expliquer que Rebecca se rajoutait à la consultation. Mais comme c’était le médecin qui suivait les deux sœurs depuis leur enfance, et que la secrétaire les connaissait depuis aussi longtemps, il n’y eut pas de problème, et tous trois se dirigèrent vers la salle d’attente, ses fauteuils en skaï mou et ses yuccas dépoussiérés au jus de citron. Les murs étaient peints en bleu pastel et, en raison de la chaleur, on avait allumé un ventilateur dans un coin. Il ne rafraîchissait pas grand chose, mais de temps en temps, il faisait trembler les rideaux.
Véronique et Rebecca réfléchirent quelques instants pour s’asseoir tous les trois ensemble.
«Si Paul prend un tabouret, ça ira. Paul?
-Mmh? Oh, oui, c’est très bien. Est-ce que je peux le pousser contre le mur?»

Véronique et Rebecca s’installèrent sur deux fauteuils, en les tournant de façon à pouvoir se parler sans déranger, et Paul poussa le tabouret de façon à ce que son dos soit en appui contre le mur. C’était parfait comme ça, il était légèrement décalé par rapport aux filles, un peu plus en retrait, il pouvait reprendre sa rêverie où il l’avait laissée.

Il n’y en a pas pour longtemps, allons...
-Même pour pas longtemps, je ne veux pas!
-Tu n’as pas le choix... Allez, mets toi en place. Cela ira vite, c’est promis.
Là, Paul voit l’enfant qu’il imaginait tout à l’heure, guidé vers une sorte de banquette par une main adulte. Il doit se pencher, et étendre la partie supérieure de son corps.
-Je dois te déculotter. Ce ne sera pas long, courage.
Quelques jours plus tôt, son père l’avait taquiné parce qu’il n’employait jamais de terme où la syllabe «cul» pouvait s’entendre. Il n’y a pourtant pas grand mal à dire «se reculotter», pour David, mais il avait remarqué que Paul disait «remonter son pantalon». Comme il avait noté que cela faisait un bon moment qu’il n’avait plus vu son fils tout nu. Pour cela, il aurait fallu le surprendre sous la douche, et encore. La fois où il était entré dans la salle de bains sans savoir que son fils y était, au moment précis où Paul écartait le rideau de douche, Paul, tout rouge, avait battu en retraite dans la cabine de douche avant de se protéger avec le rideau.
Bien sûr, David ne pouvait pas deviner que le terme de déculottée occupait une toute autre importance, quand Paul était perdu dans son monde.
Lorsqu’il imaginait le moment où un coup tombait sur un derrière dénudé, il sentait qu’il plissait les yeux. Comme s’il sursautait à la place de son puni imaginaire. Voilà pourquoi il était si content d’être en retrait, et que maman lui tourne à moitié le dos...
-Aïe!
-Allons, ce n’est pas encore fini. Tends tes fesses.
-Non, non, je ne veux plus!
-Encore un peu. Tu peux le supporter.

De telles phrases, Paul ne les avait encore jamais vraiment entendues. Il faut dire qu’il n’avait jamais vraiment été un enfant qui dit non.

-Tu veux qu’on te trouve un magazine, mon chéri?
Zut, maman se retourne et Paul sursaute. Rebecca épluche frénétiquement une revue pour jeunes filles. Elle n’y voit aucun intérêt, c’est juste que les plus grosses âneries, elle les retient pour rigoler avec Lucie plus tard.
-Bof, non merci maman.
-Tu es vraiment sûr que tu ne veux pas lire Picsou avec maman?
-Mamaaan!
-Ben quoi?
-Tatie veut juste une excuse pour lire Picsou, souffla Rebecca en relevant brusquement la tête.
-Ah parce que ton magazine est mieux...
-Bah tiens, je veux. Regarde tatie, là, ils expliquent qu’avant un rencart avec un garçon, il vaut mieux se laver. Par contre quand t’as pas de rencart, tu peux sentir le poney, la litière et l’écurie, ça dérange personne...

La nièce et la tante explosent de rire en essayant de rester discrète, sans voir qu’en face d’elles, une mère et sa fille adolescente lisent avec passion le même genre de revue, mais sérieusement, elles...
C’est leur tour. Véronique n’a pas eu le temps ou le courage de prendre Picsou, Rebecca repose prestement son magazine et saisit le sac plastique avec ses piqûres qu’elle avait sagement rangés sous sa chaise. Paul n’a rien à prendre, juste à se lever, c’est maman qui s’occupe de ses vaccins à lui.
Le médecin commence à se faire vieux, mais il est toujours content de voir Rebecca ou Lucie, ou les deux. Elles sont souriantes, polies et causantes, et ce depuis qu’elles sont toutes petites. Paul n’est pas un mauvais patient, mais il est encore moins enclin à parler que d’habitude, lorsqu’il voit une blouse blanche. Véronique explique ce qu’il faut, Rebecca sort son ordonnance, le médecin lit, compare, cogite.

«Par qui on commence?»
Paul sursaute, il n’y a pas réfléchi. Il se sentait encore dans un état étrange d’avoir rêvassé, peut être à cause de la banquette où il allait devoir s’installer pour ses piqûres, et qui avait l’air grise et froide. Il rêvassait encore au moment du déballage des boîtes de vaccin et des explications de sa mère. Pour ne pas déranger, Rebecca se contentait de répondre quand on lui parlait et de vider les sacs au bon moment. Mais toujours avec le sourire.
«On peut commencer par Paul, si ça lui convient, comme ça il sera débarrassé.»
Maman et Rebecca se tournent vers lui. S’il n’a encore jamais entendu «Tends tes fesses», il ignore aussi les «c’est comme je te dis et pas autrement».
«Euh...
-C’est simple. Si ça te rassure, je passe avant toi. Mais sinon, passe en premier, ça sera fait.».

Puisque Rebecca le lui dit... Il suppose que si elle était à sa place, elle ferait comme ça, donc il hoche la tête. Le médecin sourit, se lève, étant une couche de papier sur sa banquette grise et froide, et invite Paul à s’asseoir. Maman se lève aussi, mais Rebecca reste assise devant le bureau. Elle se tourne pour voir. Avec un peu de curiosité perverse d’ailleurs, mais ça elle ne le dit pas, Paul a l’air d’un petit angelot tout mignon, et depuis sa plus tendre enfance, il n’y a aucun risque de l’entendre hurler au moindre bobo.
Paul ne voit pas que sa cousine le regarde, il n’y prête pas vraiment attention. Parce que le médecin et sa mère s’agite autour de lui, le médecin parce qu’il fait son travail, et sa mère parce qu’elle veut absolument aider son fils à traverser cette terrible épreuve.
«Mais maman, qu’est-ce que tu fais? 
-Je me rassure. Ça t'ennuie ?
-Non, mais... »

Intimidé par le médecin qui sourit dans ses moustaches et Rebecca qui glousse de loin, il n'ose pas dire à sa mère qu'il n'est plus un bébé. Il a posé les avant-bras sur ses cuisses, et maman les maintient d'une main tout en passant son bras libre autour de sa taille.
« Ne t'inquiète pas, ça serait vite fini. ».
Paul n'a rien contre. Il n'a pas peur des piqûres et il sait d'expérience que ça ne fait pas mal, mais il s'en serait très bien passé.
Comme maman le bloque, il ne peut pas retrousser sa manche de lui-même, c'est le médecin qui le fait. Cela le contrarie un peu, parce que ça fait bébé, mais le temps qu'il l'explique, le médecin aurait eu le temps de faire ses vaccins, ceux de Rebecca et de vider sa salle d'attente, alors...
Paul ne s'en rend pas compte, mais le médecin a bien plus l'habitude de petits qui ne se contrôlent pas du tout et qu'il faut consoler avant même de commencer. Il répète à Paul qu'il ne doit pas s'inquiéter, que c'est bientôt fini et qu'il est très brave. Paul se surprend à sursauter bien davantage quand il entend ça, parce que ça lui rappelle sa rêverie et ça le trouble, ça devient incontrôlable, que lorsque l'aiguille s'enfonce dans son bras un peu trop maigre.
« Ça suffit pour ce côté là, on change. »
Mais avant il lui frictionne l'épaule, et pose un sparadrap. Que c'est compliqué !
Jusque là, sa rêverie était floue, sans fin. Maintenant qu'il sent qu'on ne lui reprochera rien s'il est un peu ailleurs ou s'il est troublé – tout ça sera mis sur le compte des piqûres – il imagine bien la suite. Le petit puni, après s'être relevé de nombreuses fois et avoir dû reprendre la position, avec maintes promesses « encore une et c'est fini », ne le croit plus quand la dame – oui, c'est une dame, et elle a des mains très douces, comme celles de Rebecca – lui annonce que c'est fini. Il reste là, à demi étendu sur cette banquette, les fesses tendues. Et la dame sourit dans son dos, avant de le prendre dans ses bras pour lui assurer que c'est fini.

« Eh bien, Paul, tu rêves ? C'est fini !
-Oh, pardon. »
Il eut la sensation de se réveiller en entendant la voix de maman, et ce n'était rien de dire qu'il était dans un état second.
« C'est normal qu'il soit un peu fatigué. Je vous conseille de prendre sa température ce soir et de ne pas le coucher trop tard. »
Maman demande ce qu'il faut faire en cas de fièvre mais Paul n'entend pas la réponse, parce qu'il regarde Rebecca, qui s'apprête à prendre sa place.

Elle, elle n'a pas de manches à retrousser, et le bas de sa robe s'évase comme une corolle autour de ses genoux. Elle a bronzé depuis le début des vacances, et ses jambes ont de jolies courbes. Il s'assied sur la chaise qu'elle a laissée vide, il sent encore la chaleur de Rebecca sous ses cuisses.
Et Véronique affirme qu'elle a un problème avec les gens qui reçoivent des piqûres, puisqu'elle s'installent pour maintenir sa nièce aussi. Plutôt que de se mettre sur le côté, comme elle l'avait fait sur son fils, elle se met derrière Rebecca qui se tient les bras croisés, et tient ses mains dans les siennes.
« Ben ? Tatie ?
-Ah, maintenant que j'ai commencé, je continue. Et j'ai promis à ta mère de prendre soin de toi. »

Rebecca lève les yeux au ciel mais ne rajoute rien. Le médecin officie, il plaisante un peu mais Rebecca ne répond pas beaucoup, elle n'a pas envie de le déconcentrer, et s'il discute, il finira moins vite...

« Mince, je viens de voir sur l'ordonnance... Je dois aussi te faire une piqûre dans le dos, Rebecca. Tu le savais ?
-Ah oui, ça me revient. Bon.
-Je dois changer de place, c'est ça l'idée ?demanda Valentine sans lâcher les mains de Rebecca. »

Effectivement, le médecin lui explique comment se placer devant Rebecca, la tenir par les épaules et lui permettre de s'appuyer contre elle. Elles sont obligées de se décaler légèrement, et Paul voit désormais beaucoup mieux. Rebecca a tourné son visage vers lui, sans le savoir puisqu'elle ferme les yeux. Il voit sa mère qui la maintient, il se demande si elle serre autant que lorsque c'était son tour. Et il voit le médecin qui déboutonne le haut de la robe de Rebecca. Il lui conseille de respirer doucement.
Mais ce genre de piqûre fait mal et Rebecca se crispe un peu. Véronique le sent et essaie de la rassurer, et le médecin renchérit avec « nous y sommes presque ». Paul a envie de bondir de son siège mais il ne peut pas, il n'a pas envie qu'on sente un changement dans son état, il essaie de rester détaché. Il ne peut pas détacher ses yeux du visage de Rebecca, qui grimace en ouvrant de grands yeux.
« C'est fini ?
-Dans quelques instants. Courage. »

Quelques instants ont l'air d'être une éternité pour Rebecca, et Paul ne se sent guère mieux.
« Et là ?
-Une petite seconde de patience... Là, voilà, c'est fini, tu peux te détendre.
-C'est vrai ?
-Mais oui ! Je vais juste désinfecter une dernière fois, rattacher ta robe, et... »

Un bruit sourd les interrompit, et ils se retournèrent pour voir Paul, sans doute terrassé par un trop plein d'émotion, qui venait de glisser de sa chaise et de s'effondrer sur le tapis. Véronique et le médecin se précipitèrent. Rebecca, levée d'un bond, se dépêcha de tirer sur le papier qui recouvrait la banquette pour remplacer celui qu'elle venait de chiffonner avec ses cuisses par du neuf.

« Merci Rebecca » lança le médecin en déposant le petit garçon sur la banquette.
Il fallait faire vite. Il fut couché sur la banquette, sur le côté, les jambes légèrement repliées vers son torse. Sa mère lui tenait fermement la main.

« Allons Paul, il faut revenir maintenant. »
Véronique s'effrayait un peu. Elle avait déjà vu son fils devenir tout blanc, avoir le vertige lorsqu'il se levait trop vite, mais perdre connaissance, jamais.
« Il faudrait peut être lui mettre une claque pour l'aider à revenir », suggéra le médecin, occupé à observer le visage de Paul et lui soulever les paupières. Paul était couché sur le côté, sa mère était dans son dos. Rebecca se tenait à l'écart pour que Paul puisse respirer et ne pas déranger. Elle attendait qu'on lui dise que faire. Et elle ne put s'empêcher de sourire lorsque, croyant bien faire, Véronique asséna une tape sèche sur les fesses de son fils.
« Pourquoi vous faites ça, Véronique ?
-C'est vous qui avez parlé d'une claque !
-Oui, mais je parlais d'une gifle... La fessée, c'est pour les bébés ! »

« Eh bah, heureusement qu'il ne les entend pas », pensa Rebecca en souriant.
« Rebecca, sois gentille, fouille dans l'armoire du fond et prépare lui un verre d'eau sucrée. Il ne va pas tarder à émerger. »
Rebecca se retourna et se précipita vers l'armoire, mais elle entendit clairement que Paul n'échappait pas à la gifle.
« Espèce de sadique !
-Véronique, je ne fais pas ça pour mon plaisir.
-Mon pauvre petit bébé chéri...
-Regardez, il ouvre les yeux... Parlez lui, cela va l'aider.
-Mon tout petit... Pourquoi tu pleures ?
-C'est la réaction normale. Laissez le, ça va passer tout seul ».

Paul n'aimait guère être considéré comme un bébé, mais là, c'était des circonstances particulières... Il se réfugia dans les bras de sa mère avant de fondre en larmes.
Le médecin se retourna vers Rebecca qui tenait deux verres pleins, un dans chaque main.
« Pourquoi un deuxième ?
-J'ai pensé que tatie en aurait besoin. »

Le médecin ne put qu'acquiescer. Véronique pleurait en consolant son fils. Lorsqu'ils furent un peu calmés, Véronique fut priée de s'asseoir et Paul fut placé sur le siège à côté d'elle, et le médecin le porta à nouveau comme un enfant. Il protesta faiblement, mais le médecin n'y prêta pas attention. Rebecca tendait son verre à sa tante, et l'aidait à effacer les légères coulures de maquillage avec un mouchoir en papier. Elle n'eut qu'à pivoter sur ses pointes, et, toujours accroupie, elle prit le verre de Paul pour le lui tendre, et essuya aussi son visage. Le médecin remercia Rebecca pour son aide et s'appliqua à vérifier la tension du petit garçon. Chose malaisée, il dut changer d'appareil et en prendre un qui soit adapté à un bras trop maigre, et Paul rougit d'entendre « il faut que je prenne celui pour les garçonnets... ».
Rebecca remarqua cette rougeur et sourit en se demandant si quelques remarques bien senties ne lui rendrait pas toutes ses couleurs. Son sourire s'élargit quand elle s'imagina lui demander s'il se souvenait qu'il s'était pris une claque sur les fesses comme un tout petit, mais elle n'osa pas.
« Pourquoi tu ris ?
-Pour rien. Tu te sens mieux ? Tu es définitivement sorti des pommes ?
-Pffff... C'est ridicule ce qui m'est arrivé.
-Mais non, cela peut arriver à n'importe qui, c'est normal... »

Paul aurait eu envie d'être pris dans les bras de Rebecca aussi, mais il n'osa pas demander. Et puis, la visite se terminait. Véronique reboutonnait enfin la robe de Rebecca, et le médecin faisait les recommandations d'usage, être prudent, le garder au calme, prendre sa température et le coucher tôt. Tout ce qu'il détestait. Mais sur le chemin du retour, il se laissa prendre par la main par sa mère, qui en même temps donnait le bras à Rebecca. C'est ainsi que le trio arriva chez Valentine. Il était presque l'heure du déjeuner, et Valentine les attendait de pied ferme, et il était parfaitement impossible que sa sœur et son neveu ne déjeunent chez elle. Quand à Lucie, elle examina sa sœur sous toutes les coutures pour repérer les traces de piqûres, allant même jusqu'à soulever sa jupe.
« Non mais tu te sens bien, espèce de tarée ?
-Il ne t'a pas fait de piqûres dans les fesses ?
-Non ! Et quand bien même, tu vas laisser mes fesses tranquilles !
-Doucement jeune fille, je te voyais toute nue avant même que tu saches marcher... Aïe ! Maman, elle m'a mis une claque sur les fesses ! »
Valentine, qui observait la scène d'un air affligé, rétorqua à Lucie qu'elle l'avait bien cherché. Véronique en profita pour résumer les événements à sa sœur, qui au lieu de câliner son neveu comme elle en aurait eu envie, dut la prendre dans ses bras pour la consoler « ouiiiiiiin mon petit garçon s'est pris deux claques, je suis une mère indigne, snif... ».

Paul ne se rendit compte de rien, mais il y eut concertation entre les mères et Rebecca. Lucie écouta distraitement, de toute façon elle, elle avait prévu de passer l'après midi avec des copines. Les trois femmes avaient parfaitement compris que Paul n'acceptait de s'abandonner qu'à contre-coeur. Qu'il faudrait beaucoup de diplomatie pour lui faire accepter une simple sieste. Mais, curieusement, c'était plus simple lorsqu'il s'agissait d'un ordre que lorsqu'on lui demandait son avis. Ce fut donc très simple. A la fin du repas, lorsque tout fut débarrassé, Paul fut tout surpris que Rebecca le prenne par la main. Son « nous allons faire une sieste » n'admettait pas de discussion, il se laissa entraîner.
Lorsqu'elles étaient petites, Lucie et Rebecca partageaient la même chambre. Plus exactement, Lucie dut accueillir l'intruse à la naissance de Rebecca, sans trop râler. Mais après quelques travaux, et quelques années, leur père annonça fièrement que le grenier était transformable en chambre, et que l'une des deux pouvait y prendre ses quartiers, si elle voulait. Lucie s'était fait une joie de marquer son statut de grande en s'y installant, insistant lourdement sur le fait qu'elle au moins avait des amies à recevoir. L'avantage non négligeable était que le grenier était suffisamment loin de la chambre des parents pour pouvoir rester éveillée jusque tard dans la nuit sans qu'ils s'aperçoivent de rien. Rebecca fut ravie de voir sa chambre ainsi agrandie, laissa son lit de petite fille dans l'alcôve, et une fois le lit de sa sœur déménagée, en installa un autre, qui datait des grands parents et que son père lui remonta dans la joie, en remplaçant le sommier. Curieusement, le lit d'alcôve avait toujours des draps, changés aussi fréquemment que ceux du lit de Rebecca. Les parents étaient parfaitement au courant, mais firent semblant de ne rien voir, et Lucie croyait duper tout le monde en retournant régulièrement dormir dans son ancienne chambre, ayant trop de mal à se séparer de sa sœur...
Voilà pourquoi le lit était soigneusement fait lorsque Rebecca décida d'y coucher Paul.

« Mais je n'ai pas besoin de faire la sieste, tu sais ?
-Mais si. Et je ne veux pas entendre que tu es trop grand pour ça, moi aussi je vais m'allonger.
-Tu te sens mal ?
-Ça va, mais puisque je fais la sieste presque tous les jours, je ne vais pas passer au bleu celle d'aujourd'hui, après les émotions de la matinée. Tu veux un pyjama ?
-Pour la sieste ?
-Tu as raison. Allons, déshabille toi.
-Mais...
-On ne garde pas ses vêtements serrés pour dormir ! »

Paul n'osait rien refuser à Rebecca. Peut-être qu'il commençait à fatiguer sans se l'avouer. Il se laissait mettre en caleçon par la jeune fille, et se laissa surprendre par la fraîcheur des draps.

« Tu te sens bien, Paul ?
-Oui oui...
-Parfait, repose toi un peu.
-Diiiis ?
-Oui ?
-Ça t'a fait très mal, les vaccins ?
-Mais non... Toi non plus, ça ne t'a pas fait mal ?
-Non, non...
-C'est pour ça que tu as eu un malaise ?
-Je ne sais pas trop... Tu n'as pas eu mal pour la piqûre dans le dos ?
-Ah si, un peu... Mais bon, ça ne m'arrive pas souvent, donc c'est supportable. Et puis... »

Paul attendait qu'elle ait fini sa phrase. Elle souriait de toutes ses dents.

-Et puis quoi ?
-Eh bien... ça fait moins mal que la fessée, tu sais ! »

Paul se sentit rougir.
Et si elle avait tout compris ?
Elle l'embrassa, caressa ses cheveux, et réarrangea le drap sur lui. Elle ne rajouta rien, mais se débarrassa de sa robe et se cacha prestement dans son lit, qu'elle avait plaqué contre le mur à gauche du lit d'alcôve, à bonne distance pour discuter avec sa sœur lorsqu'elle venait la squatter.
Il l'écouta lui demander s'il n'avait besoin de rien, lui rappeler que la bouteille d'eau était dans sa table de nuit, des petites phrases banales derrière laquelle il cacha l'idée folle qui lui venait.
Il s'endormit avec cette rêverie lancinante, l'enfant puni était relevé de sa banquette grise et froide, consolé de se retrouver avec des fesses toutes rouges, et la main toute douce de Rebecca était là pour sécher ses larmes. 

Constance Clairvaux